
Résumé : Dans l’histoire de la musique pop européenne, peu d’artistes ont réussi à capturer l’imaginaire collectif avec autant d’intensité que Loreen. De son vrai nom Lorine Zineb Nora Talhaoui, cette artiste suédoise d’origine marocaine a transcendé les frontières du concours Eurovision pour devenir une véritable icône culturelle. Première femme de l’histoire à remporter deux fois le célèbre trophée de cristal, elle incarne une fusion rare : celle de la précision mélodique nordique et de la profondeur spirituelle héritée de ses ancêtres nord-africains.
Cet article propose une plongée exhaustive dans l’univers de Loreen, explorant comment ses origines, ses luttes et sa vision artistique ont façonné l’une des carrières les plus singulières de la décennie.

1. Des Racines Ancrées dans l’Atlas : L’Héritage Marocain
Pour comprendre l’artiste complexe qu’est Loreen aujourd’hui, il est impératif de remonter à ses origines. Née le 16 octobre 1983 à Åkersberga, au nord de Stockholm, Lorine Zineb Nora Talhaoui a grandi loin des terres de ses ancêtres, mais leur écho a toujours résonné en elle.
Une éducation entre deux mondes
Ses deux parents sont des immigrés marocains. Loreen a souvent évoqué son héritage berbère (amazigh) comme une composante fondamentale de son identité. Contrairement à l’image parfois lisse des stars de la pop suédoise, Loreen a grandi dans un foyer où la culture marocaine était vivante, faite de musiques, d’épices et de traditions familiales fortes.
Elle est l’aînée d’une fratrie nombreuse et a été élevée par une mère célibataire très jeune, ce qui a forgé chez elle un sens aigu des responsabilités et une maturité précoce. Cette éducation, marquée par la rigueur suédoise à l’école et la chaleur marocaine à la maison, a créé cette dualité qui fascine tant aujourd’hui : une capacité à être à la fois glaciale et brûlante, distante et intensément émotionnelle.
L’influence spirituelle du Maghreb
Loreen ne porte pas ses origines comme un simple étendard géographique, mais comme une source spirituelle. Elle fait souvent référence à la manière dont la musique nord-africaine utilise la voix non pas seulement comme un instrument esthétique, mais comme un vecteur de transe et de guérison. Dans ses interviews, elle explique que le côté “chantant” et les mélismes (le fait de changer de note sur une seule syllabe) présents dans ses hits comme Euphoria ou Tattoo sont directement inspirés des chants traditionnels du Maghreb et du Moyen-Orient.
2. Les Débuts : De l’Anonymat à l’Idole (2004-2011)
Le chemin vers la gloire ne fut pas linéaire. Le public découvre le visage de Lorine Talhaoui en 2004, lorsqu’elle participe à l’émission Idol (la version suédoise de la Nouvelle Star). À peine âgée de 20 ans, elle y termine quatrième. Si sa voix puissante est déjà là, son identité artistique reste floue.
Après l’émission, contrairement à beaucoup de candidats de télé-crochet qui cherchent à capitaliser immédiatement sur leur notoriété, Loreen fait un choix audacieux : elle disparaît. Pendant plusieurs années, elle travaille dans l’ombre, notamment dans la production télévisuelle, s’éloignant des projecteurs pour mieux se trouver. Cette “traversée du désert” lui permettra de revenir non plus comme une candidate de karaoké, mais comme une artiste avec une vision.
Elle fait son retour musical en 2011 au Melodifestivalen (la sélection suédoise pour l’Eurovision) avec le titre My Heart Is Refusing Me. Bien qu’elle ne gagne pas cette année-là, la chanson devient un hit en Suède, posant les bases de son style : de la dance mélancolique, sombre et puissante.
3. Le Raz-de-Marée “Euphoria” (2012)
L’année 2012 marque un tournant non seulement pour Loreen, mais pour l’histoire de l’Eurovision. Lorsqu’elle présente Euphoria, le monde de la musique retient son souffle.
Une performance révolutionnaire
À Bakou, en Azerbaïdjan, Loreen brise les codes du concours. Pas de paillettes, pas de robe de soirée, pas de chorégraphie millimétrée avec des danseurs souriants. Elle apparaît seule (rejointe plus tard par un unique danseur), pieds nus, dans une pénombre mystique, exécutant une chorégraphie inspirée des arts martiaux et de la danse contemporaine.
Cette performance brute et minimaliste met en valeur la puissance de la chanson. Euphoria n’est pas une simple chanson pop ; c’est un hymne de clubbing spirituel. La chanson remporte le concours avec un score écrasant de 372 points, recevant le nombre record de “12 points” (la note maximale) de la part de 18 pays.
L’activisme politique
Ce que l’on retient moins, mais qui est tout aussi important, c’est le courage politique de Loreen durant cette période. Alors que l’Azerbaïdjan est critiqué pour ses atteintes aux droits de l’homme, Loreen est la seule participante à rencontrer des militants locaux des droits de l’homme, déclarant que “les droits de l’homme ne devraient pas être politiques”. Ce geste a solidifié son image d’artiste intègre, refusant d’être une simple marionnette de l’industrie du divertissement.
4. Une Traversée Artistique Expérimentale (2013-2022)
Après le succès planétaire d’Euphoria, Loreen refuse la facilité. Au lieu d’enchaîner les tubes commerciaux, elle sort l’album Heal (2012), sombre et atmosphérique, suivi plus tard par Ride (2017). Cet album surprend la critique et le public : Loreen y délaisse la dance-pop pour des sonorités rock indé, trip-hop et expérimentales.
Elle se rase la tête, change radicalement de look, explorant des thématiques plus lourdes. C’est une période de recherche intense où elle renoue visuellement avec ses racines, arborant souvent des bijoux berbères revisités et des maquillages tribaux. Bien que moins couronnée de succès commercial que l’ère Euphoria, cette période est cruciale : elle prouve que Loreen est une artiste libre.

5. Le Retour Historique : “Tattoo” et la Légende (2023)
Onze ans après son premier sacre, Loreen annonce son retour au Melodifestivalen 2023. La pression est immense. Revenir après un tel succès est souvent un piège pour les artistes. Pourtant, avec Tattoo, elle réalise l’impossible.
L’analyse de “Tattoo”
Si Euphoria était l’air et la liberté, Tattoo est la terre et la contrainte. La mise en scène est claustrophobe : Loreen chante allongée entre deux gigantesques blocs de pierre (écrans LED) qui menacent de l’écraser, avant de les repousser par la seule force de sa performance.
Musicalement, Tattoo commence comme une ballade intime pour exploser en un refrain pop imparable, rappelant les grandes heures de la trance des années 90, tout en intégrant ces fameuses inflexions vocales orientales dans les ponts musicaux. À Liverpool, elle triomphe à nouveau, rejoignant l’Irlandais Johnny Logan comme seule double lauréate de l’histoire, et devenant la première femme à réaliser cet exploit.
6. Analyse du Style Loreen : Une Fusion Culturelle
Ce qui rend Loreen unique sur la scène mondiale, c’est sa capacité à synthétiser des influences apparemment contradictoires. Voici les piliers de son identité artistique :
- La Voix : Une tessiture puissante capable de passer d’un murmure fragile à des ceinturages (belting) impressionnants. Son vibrato et ses ornementations vocales trahissent souvent l’influence de la musique arabe classique.
- L’Esthétique Visuelle : Loreen cultive une image de “guerrière spirituelle”. Ses ongles démesurément longs (devenus sa signature lors de l’ère Tattoo) rappellent les griffes d’une créature mythologique, mais aussi une extension du corps pour la danse. L’usage fréquent du henné sur ses mains lors de ses concerts privés est un hommage direct à la culture marocaine.
- Les Thèmes : L’amour n’est jamais simple chez Loreen. Il est cosmique, douloureux, transcendantal. Elle aborde souvent la nature, les éléments et la guérison spirituelle.
7. Loreen et le Maroc : Une Histoire d’Amour Discrète mais Profonde
Bien qu’elle représente la Suède, Loreen est immensément populaire au Maroc et dans tout le Maghreb. Elle est perçue comme un exemple de réussite de la diaspora. Elle a participé au festival Mawazine à Rabat, l’un des plus grands festivals d’Afrique, où elle a pu communier directement avec le public marocain.
Dans une interview accordée à la presse suédoise, elle déclarait : “J’ai deux cultures qui vivent en moi. La culture suédoise m’a donné ma structure, ma discipline et mon respect pour la nature. La culture marocaine m’a donné ma passion, mon intensité et ma compréhension de la famille.”
Conclusion : Au-delà de l’Eurovision
Réduire Loreen à ses victoires à l’Eurovision serait une erreur. Elle est une artiste conceptuelle complète qui maîtrise son image, sa musique et son message. À près de 40 ans lors de sa seconde victoire, elle déjoue également l’âgisme qui sévit souvent dans l’industrie de la pop music.
Avec Tattoo et la tournée européenne qui a suivi, Loreen a prouvé qu’elle n’était pas un “one-hit wonder” (artiste d’un seul tube), mais une légende vivante. En portant fièrement son héritage mixte, elle offre au monde une vision moderne de l’identité : fluide, sans frontières, et profondément humaine.
Discographie Sélective
| Année | Titre / Album | Note |
|---|---|---|
| 2012 | Euphoria (Single) | Gagnante Eurovision, #1 dans 16 pays |
| 2012 | Heal (Album) | Premier album studio, certifié Platine |
| 2017 | Ride (Album) | Virage artistique rock/indé |
| 2023 | Tattoo (Single) | Seconde victoire à l’Eurovision |







