Partie 1 : Le Serment de la Foudre
Apulie, Italie. 2 août 216 avant J.-C. La chaleur est suffocante, lourde, presque solide. Mais ce n’est pas le soleil d’été qui brûle les gorges des 70 000 légionnaires romains entassés dans la plaine de Cannes. C’est la poussière. Une poussière rouge, soulevée par des milliers de pieds qui piétinent dans la panique, une poussière qui se mélange à l’odeur métallique du sang frais.
Au milieu de ce chaos, sur une petite éminence, un homme observe. Il est calme, étrangement immobile au milieu de l’apocalypse qu’il a orchestrée. Il regarde la plus puissante armée du monde, l’orgueil de la République romaine, se faire broyer. Les légions, qui se croyaient invincibles, sont prises dans un étau mortel. Elles sont compressées, incapables de lever leurs glaives, étouffées par leur propre nombre. C’est le piège parfait. Le “Double Enveloppement”.
Cet homme, c’est Hannibal. Et en regardant l’ennemi s’effondrer, il ne voit pas seulement des soldats mourir. Il voit une promesse tenue. Une dette de sang remboursée avec les intérêts. Car ce massacre n’est pas le fruit du hasard, c’est l’aboutissement d’une vie entière façonnée par un seul mot, un seul instant, survenu vingt ans plus tôt, de l’autre côté de la Méditerranée.
L’Enfant de la Défaite
Pour comprendre la violence de Cannes, il faut rembobiner le fil du temps. Il faut quitter la poussière italienne pour les embruns de Carthage, en 237 avant J.-C.
La métropole nord-africaine est alors une reine blessée. La Première Guerre Punique vient de s’achever et le constat est amer. Rome, cette puissance parvenue et arrogante, a humilié la cité punique. Elle lui a arraché la Sicile, la Sardaigne, et lui a imposé des indemnités de guerre écrasantes. Dans les palais de Byrsa, l’atmosphère est lourde. Les élites marchandes veulent courber l’échine, payer et oublier. Mais un homme refuse cette soumission : Hamilcar Barca.
Hamilcar est un héros de guerre invaincu sur le terrain, trahi par les politiques. Il est le chef du clan des Barca. Ce nom n’est pas anodin. En langue punique, la racine sémitique B-R-Q signifie “La Foudre”. Un mot qui résonne encore aujourd’hui dans notre dialecte et en arabe classique (Barq). Les Barca ne sont pas faits pour la diplomatie de couloir ; ils sont faits pour frapper, vite et fort.
Hannibal a neuf ans. C’est un enfant vif, qui a grandi dans l’ombre de ce père colérique et charismatique. Il voit Hamilcar préparer ses navires. Le général a un plan : quitter cette Carthage ingrate pour conquérir l’Ibérie (l’Espagne actuelle), s’emparer de ses mines d’argent et reconstruire une armée capable de tenir tête à Rome.
L’enfant s’accroche à la tunique de son père. Il supplie : “Emmène-moi. Je ne veux pas rester ici avec ceux qui ont peur. Je veux me battre.”
Le Pacte du Sang
Hamilcar regarde son fils. Il voit dans ses yeux non pas l’innocence de l’enfance, mais une détermination ferreuse. Il accepte, mais à une condition terrible.
La scène qui suit est l’acte fondateur de la légende. Hamilcar conduit Hannibal au temple de Baal-Hammon. L’endroit est sombre, éclairé par des torches vacillantes, saturé d’odeurs d’encens et de viande brûlée. C’est un lieu de puissance, craint et respecté.
Le général s’approche de l’autel sacrificiel. Il ordonne aux prêtres de s’écarter. Il prend la petite main d’Hannibal et la plaque sur l’offrande encore chaude. La voix d’Hamilcar tonne sous les voûtes, brisant le silence sacré :
“Si tu veux me suivre, tu dois jurer. Jure ici, devant les dieux et devant ton père, que jamais tu ne seras l’ami de Rome. Jure que tu consacreras ta vie à combattre leur impérialisme. Jure une haine éternelle.”
Le jeune garçon ne tremble pas. À neuf ans, il comprend qu’il ne s’agit pas d’un jeu. C’est un transfert de mission. Son père lui lègue sa colère, son rêve de liberté et le poids de la survie de leur civilisation.
D’une voix claire, Hannibal prononce les mots fatidiques : “Je jure que tant qu’il me restera une goutte de sang, je ne connaîtrai jamais de paix avec Rome.”
Ce jour-là, l’enfant est mort sur cet autel. La Foudre est née.
Quelques jours plus tard, les voiles se lèvent vers Gades (Cadix). Hannibal regarde les côtes de la Tunisie s’éloigner. Il ne le sait pas encore, mais il ne reverra pas sa terre natale avant des décennies. Son éducation se fera désormais sous la tente des soldats, au rythme des charges de cavalerie numide et du fracas des épées. Il apprendra à lire le terrain, à parler aux hommes, à dompter la peur.
Le petit garçon de Byrsa est devenu le cauchemar futur de l’Occident. La machine de guerre est en marche, et rien, pas même les Alpes, ne pourra l’arrêter.
À suivre dans la Partie 2 : La Traversée de l’Impossible…










