Home Afrique du Nord Rapatriement des Crânes des Résistants Algériens : Histoire d’un Retour Historique

Rapatriement des Crânes des Résistants Algériens : Histoire d’un Retour Historique

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L’Insurrection de Zaatcha (1849) : L’Épopée du Refus Absolu

Si l’histoire de la conquête de l’Algérie est ponctuée de nombreuses révoltes, peu d’événements incarnent avec autant d’intensité la détermination désespérée et le sacrifice ultime que l’insurrection de l’oasis de Zaatcha, dans la région des Zibans (Biskra), en 1849. Cet épisode sanglant ne fut pas une simple escarmouche, mais une véritable guerre de siège, opposant la puissance de feu de l’armée d’Afrique à la volonté inébranlable d’une population décidée à vivre libre ou à périr.

Au milieu du XIXe siècle, alors que la France pense avoir “pacifié” le nord du pays après la reddition de l’Émir Abdelkader en 1847, le sud s’embrase. C’est dans ce contexte de mécontentement fiscal (l’impôt sur les palmiers) et de ferveur religieuse que se cristallise la résistance autour de la cité fortifiée de Zaatcha. Ce n’est plus seulement une guerre de mouvement, c’est une guerre de position, totale et sans merci.

Chérif Bouziane : L’Âme de la Résistance des Zibans

Au cœur de cette insurrection se dresse une figure charismatique : le Cheikh Ahmed Ben Amar, plus connu sous le nom de Chérif Bouziane. Ancien cheikh de l’oasis, destitué par l’administration coloniale pour son indocilité, il incarne l’autorité traditionnelle et spirituelle bafouée. Loin d’être un simple chef de guerre, Bouziane est perçu par les siens comme un guide mystique, un mahdi annoncé par les prophéties, venu pour chasser l’envahisseur chrétien.

Sa stratégie repose sur la fortification de la palmeraie de Zaatcha, transformant chaque maison, chaque jardin, chaque mur en un bastion défensif. Il galvanise les tribus environnantes, refusant toute compromission avec le général Herbillon. Sa correspondance de l’époque révèle un homme d’une foi inébranlable, conscient de la disproportion des forces mais résolu à offrir sa vie en témoignage. Pour Bouziane, la défense de Zaatcha est un devoir sacré, une dihad qui ne peut se conclure que par la victoire ou le martyre.

L’Alliance Sacrée : Moussa El-Derkaoui et Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui

La force de l’insurrection de Zaatcha réside également dans la convergence des luttes. Chérif Bouziane n’est pas seul. Il est rejoint par deux figures majeures qui donneront à la révolte une dimension régionale.

Moussa El-Derkaoui, originaire de l’Ouarsenis et figure éminente de la confrérie Derkaoua, apporte à l’insurrection sa légitimité religieuse et ses nombreux fidèles. Son ralliement est décisif : il transforme une révolte locale en un mouvement supra-tribal. El-Derkaoui est un homme d’action autant que de prière, un mystique guerrier qui voit dans le combat contre l’occupant une exigence spirituelle absolue. Il parcourra des centaines de kilomètres pour mourir aux côtés de ses frères d’armes dans la poussière de Zaatcha.

À leurs côtés, Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui, issu de la tribu des Ouled Naïl, représente l’alliance avec les grandes tribus nomades et semi-nomades des Hauts Plateaux. Son engagement démontre que l’incendie de la révolte a gagné l’intérieur des terres, menaçant la stabilité précaire de la colonie. Ces trois hommes, aux origines géographiques différentes, scellent dans le sang une alliance sacrée, unissant le Tell, les Hauts Plateaux et le Sahara dans un même refus de la soumission.

H2 : Le Siège de Zaatcha : 52 Jours d’Enfer et de Gloire

Dès juillet 1849, les troupes françaises tentent de réduire l’oasis, mais elles se heurtent à une résistance farouche. Ce qui devait être une opération de police se transforme en un siège qui durera 52 jours, du 4 octobre au 26 novembre 1849.

H3 : Une Citadelle Imprenable face à l’Artillerie

L’armée française mobilise des moyens colossaux : plus de 8 000 hommes, de l’artillerie lourde et le génie militaire sont déployés sous les ordres du général Herbillon. Pourtant, Zaatcha tient. Les murs en toub (terre séchée) absorbent les boulets de canon, et la palmeraie dense empêche les manœuvres de la cavalerie. Les femmes et les enfants participent à la défense, rechargeant les fusils, soignant les blessés et encourageant les combattants par leurs youyous stridents qui déchirent la nuit.

La violence des combats est inouïe. Les soldats français, frappés par le choléra et harcelés par les sorties nocturnes des insurgés, découvrent un ennemi qui ne demande pas grâce. Chaque avancée se paie au prix fort. Les maisons doivent être prises une à une, souvent minées ou défendues jusqu’au dernier souffle. L’historiographie coloniale elle-même reconnaîtra l’héroïsme “fanatique” des défenseurs de Zaatcha.

H3 : Le Massacre Final du 26 Novembre 1849

Le 26 novembre 1849, l’assaut final est donné. C’est l’hallali. Les troupes coloniales, exaspérées par deux mois de siège et des pertes lourdes, se livrent à un carnage systématique. L’ordre est implicite : pas de prisonniers.

Les chiffres glacent le sang. Sur les habitants de l’oasis, on dénombre plus de 800 morts algériens ce jour-là. Les blessés sont achevés à la baïonnette, les survivants traqués dans les ruines. Zaatcha est littéralement rayée de la carte ; les palmiers sont coupés (un crime suprême dans la culture oasienne, signifiant la mort de la terre elle-même), et les habitations rasées. L’objectif est clair : faire un exemple terrifiant pour dissuader toute velléité de révolte future dans le Sahara.

La Barbarie Coloniale : Têtes Coupées et Trophées de Guerre

C’est au lendemain de cette bataille que l’horreur atteint son paroxysme, révélant la face la plus sombre de la conquête coloniale : la déshumanisation de l’adversaire.

La Capture et l’Exécution des Chefs

Chérif Bouziane, son fils de 15 ans, et Moussa El-Derkaoui sont capturés vivants à la fin des combats. Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui est, quant à lui, tué les armes à la main.

Selon les récits historiques, le général Herbillon ordonne l’exécution immédiate des captifs. Bouziane et Moussa El-Derkaoui sont fusillés, puis décapités. Le fils de Bouziane subit le même sort. Cet acte barbare ne répond à aucune nécessité militaire ; il s’agit d’une mise en scène macabre du pouvoir colonial.

Les têtes des trois leaders (Bouziane, El-Derkaoui et Al-Titraoui, dont le corps est décapité post-mortem) sont fichées au bout de piques. Elles sont ensuite exposées à l’entrée du camp militaire, puis paradées dans la ville de Biskra et dans les tribus environnantes. Cette pratique moyenâgeuse, justifiée par l’état-major français comme un moyen de prouver la mort des chefs et d’éteindre la légende de leur invulnérabilité, marque durablement la mémoire collective algérienne.

De Biskra au Musée de l’Homme : L’Ultime Profanation

Le calvaire de ces héros ne s’arrête pas à leur mort. Au lieu d’être rendues aux familles pour être inhumées selon les rites musulmans, les têtes sont “récupérées” par des médecins militaires et des officiers passionnés d’anthropologie raciale, une pseudo-science alors en vogue en Europe.

Considérées comme des “pièces de collection” ou des “curiosités scientifiques”, les têtes momifiées sont envoyées en France. Elles transitent par des collections privées avant d’atterrir dans les réserves du Musée de l’Homme à Paris, au palais de Chaillot. Là, enfermées dans des boîtes cartonnées, numérotées, elles sont réduites à l’état d’objets ethnographiques, dépouillées de leur nom et de leur histoire pendant plus d’un siècle et demi.

C’est cette double violence – la décapitation physique puis la séquestration muséale – qui constitue le nœud du traumatisme mémoriel. Le retour de ces crânes en juillet 2020 n’était pas seulement le rapatriement d’ossements, mais la restitution de leur humanité à des hommes dont le seul crime fut de défendre leur terre et leur dignité contre une invasion étrangère.