L’Exil Scientifique : Des Trophées devenus “Spécimens”
Pendant plus d’un siècle et demi, les restes des chefs de la résistance algérienne ont connu un second exil, silencieux et bureaucratique, au cœur de Paris. Loin du sable de Zaatcha ou des montagnes de Kabylie, ces crânes ont été intégrés aux vastes collections du Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), finissant leur parcours dans les réserves du Musée de l’Homme, place du Trocadéro.
Ce qui frappe l’historien, c’est la banalisation administrative de cette détention. Dépouillés de leur statut de combattants et même de leur identité humaine, ces hommes sont devenus des numéros d’inventaire. Conservés dans des boîtes en carton rigide (souvent de simples boîtes de conservation standard), alignés sur des étagères métalliques à l’abri de la lumière et des regards, ils ont été réduits à l’état d’objets. Les étiquettes, calligraphiées à la plume par les conservateurs du XIXe siècle, ne mentionnaient pas « Martyr de la liberté », mais des termes cliniques, parfois accompagnés de mentions laconiques sur leur origine géographique ou la date de leur “collecte”.
La “Science Coloniale” et l’Obsession de la Race
Pour comprendre pourquoi la France a conservé ces têtes plutôt que de les détruire, il faut plonger dans la mentalité de la « science coloniale » du XIXe siècle. À cette époque, l’anthropologie physique et la craniométrie sont en plein essor. Des médecins militaires et des savants, tels que le docteur Vital, sont obsédés par la classification raciale.
Il ne s’agissait pas seulement de garder un trophée de victoire, mais d’étudier l’anatomie de « l’indigène » et du « rebelle ». Dans une démarche pseudo-scientifique qui nous paraît aujourd’hui aberrante, on mesurait les crânes, on pesait les cerveaux, on cherchait dans la morphologie osseuse les preuves d’une supposée infériorité raciale ou les stigmates du « fanatisme religieux ». Le corps du résistant algérien était ainsi réifié, transformé en matériau d’étude pour justifier, par la science, la domination coloniale et la “mission civilisatrice”. Cette approche a permis de légitimer la violence de la conquête en déshumanisant l’adversaire, le réduisant à un spécimen taxonomique.

2011 : L’Enquête d’Ali Farid Belkadi et la Rupture du Silence
Ce lourd secret de famille franco-algérien aurait pu rester enfoui à jamais dans la poussière des archives sans la ténacité d’un homme : l’historien et chercheur algérien Ali Farid Belkadi.
En 2011, alors qu’il mène des recherches au Musée de l’Homme sur d’autres thématiques, Belkadi tombe sur des documents d’inventaire troublants. Intrigué, il pousse ses investigations et obtient l’accès aux collections anthropologiques, qui ne sont pas ouvertes au grand public. Ce qu’il découvre le glace d’effroi : il identifie formellement les crânes de plusieurs leaders de l’insurrection de 1849 et d’autres résistants, dont ceux de Mohammed Lamjad Ben Abdelmalek (dit Chérif Boubaghla) et de Cheikh Bouziane.
Le Choc de la Découverte et l’Appel à l’Opinion
Ali Farid Belkadi ne se contente pas de cette découverte ; il lance l’alerte. Il publie des photos et des articles révélant que les héros de la résistance algérienne dorment dans des armoires parisiennes, parfois rangés entre des restes préhistoriques et des momies lointaines. Il révèle notamment que le crâne de Boubaghla porte le numéro d’inventaire 5940.
Son travail déclenche une onde de choc des deux côtés de la Méditerranée. En Algérie, c’est la stupéfaction et la colère : comment le pays a-t-il pu célébrer son indépendance pendant 50 ans alors que les têtes de ses premiers libérateurs étaient retenues en otage ? En France, la découverte met mal à l’aise la classe politique et les institutions muséales, forcées de confronter un passé colonial qui ne passe pas. Belkadi lance une pétition pour le rapatriement, transformant une curiosité historique en une affaire d’État brûlante.
De l’Objet de Musée au Reste Humain : Le Tournant Éthique
L’action de Belkadi s’inscrit également dans un mouvement mondial de réflexion éthique sur les musées. La question se pose alors avec acuité : un musée peut-il être propriétaire de corps humains ?
Au XXIe siècle, la déontologie muséale a évolué. On ne considère plus les restes humains (têtes maories, vénus hottentote, résistants algériens) comme des “biens culturels” inaliénables, mais comme des sujets de droit ayant une dignité posthume. La conservation de ces crânes dans des boîtes en carton devenait indéfendable, non seulement politiquement, mais moralement. La révélation de 2011 a forcé le Musée de l’Homme et l’État français à admettre que ces “collections” étaient en réalité des sépultures profanées, attendant leur légitime inhumation.








