Le Retour des Lions : L’Émotion d’une Nation
Le 3 juillet 2020, le ciel d’Alger a vibré d’une résonance particulière. Peu après 13 heures, un grondement sourd a déchiré l’azur au-dessus de la baie : un Hercules C-130 des forces aériennes algériennes, en provenance de la base de Villacoublay en France, a fait son apparition. Image saisissante de puissance et de protection, l’appareil de transport était escorté par une escadrille de chasseurs Su-30, dessinant dans le ciel une garde d’honneur aérienne pour ces passagers pas comme les autres.
Lorsque l’avion s’est posé sur le tarmac de l’aéroport Houari Boumédiène, le temps semblait s’être suspendu. Les moteurs coupés, la rampe arrière s’est abaissée lentement, révélant la cargaison sacrée : vingt-quatre cercueils. Ils n’étaient plus des pièces de musée, ni des objets d’étude. Recouverts de l’emblème national vert, blanc et rouge, frappé du croissant et de l’étoile, ils redevenaient ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être : des chefs de guerre, des pères, des fils de cette terre.
Larmes et Garde-à-vous : L’Accueil du Pays
La scène sur le tarmac était d’une solennité écrasante. Le président de la République, les hauts gradés de l’armée et les corps constitués attendaient, figés dans un garde-à-vous impeccable. Mais au-delà du protocole, c’est l’émotion brute qui transparaissait. Lorsque les officiers de la Garde Républicaine ont soulevé les cercueils sur leurs épaules pour avancer au rythme lent et funèbre de la marche militaire, des larmes ont coulé sur les visages de nombreux présents, brisant la rigidité habituelle des cérémonies officielles.
Le contraste était saisissant : partis décapités et humiliés dans des caisses en bois au XIXe siècle, ils revenaient portés en triomphe, salués par les salves de canon et le respect de tout un peuple. À travers les écrans de télévision, des millions d’Algériens vivaient cet instant en direct, ressentant ce mélange complexe de douleur pour le passé et de fierté retrouvée.

De la Pénombre du Musée à la Lumière d’El Alia
Le cortège funèbre a ensuite traversé la capitale pour rejoindre le Palais de la Culture Moufdi Zakaria, situé sur les hauteurs d’Alger. Dans ce lieu de savoir et d’art, transformé pour l’occasion en sanctuaire ardent, les cercueils ont été exposés au public.
Durant vingt-quatre heures, une atmosphère de recueillement mystique a régné. Des citoyens de tous âges, des moudjahidines de la guerre de 1954 aux jeunes nés bien après l’indépendance, ont défilé devant les dépouilles. Certains récitaient la Fatiha, d’autres pleuraient silencieusement, posant une main tremblante sur le bois des cercueils comme pour établir un contact physique avec cette histoire si longtemps volée. C’était la rencontre de deux Algérie : celle qui a résisté aux premières heures de la conquête et celle qui vit aujourd’hui libre grâce à leur sacrifice.
Le 5 Juillet : La Boucle est Bouclée
L’apothéose de ce retour a eu lieu le dimanche 5 juillet 2020, jour du 58e anniversaire de l’Indépendance. La symbolique était parfaite. Sous un soleil de plomb, caractéristique de l’été algérien, les chars militaires, décorés de fleurs, ont transporté les héros vers leur dernière demeure : le Cimetière d’El Alia.
Ce n’est pas n’importe quel cimetière ; c’est le panthéon algérien. Le cortège s’est dirigé vers le Carré des Martyrs, là où reposent l’Émir Abdelkader, Lalla Fatma N’Soumer et les chefs de la Révolution de 1954.
Dans un silence religieux, rompu seulement par les prières et le chant des oiseaux, les 24 résistants ont été mis en terre. 170 ans après avoir été décapités à Zaatcha ou ailleurs, après avoir passé des décennies dans l’obscurité des armoires parisiennes, Chérif Bouziane, Moussa El-Derkaoui, Chérif Boubaghla et leurs compagnons retrouvaient enfin la chaleur de la terre natale. Au moment où la terre a recouvert les cercueils, une page douloureuse s’est tournée. Ils n’étaient plus des “crânes”, ils étaient enfin rentrés chez eux.








